Les classeurs métalliques sont à peu près infaillibles. Quelquefois, cependant, une lubie les prend. Les divers classements par années, par maladies, par communes, sitôt que l'on touchait leur levier respectif, défilaient en ordre, par fiches, dans un doux claquement docile. Mais partout, manquait la fiche souhaitée. En désespoir de cause, Mmne Bracchiapelli avait fouillé dans les cartons déchirés où, avant de les détruire, on conservait, empilées, parfois au hasard, quelques archives. Qu'un procédé moderne défaille, on a ainsi recours à quelque autre, ancien, démodé - tout à coup, de nouveau actuel, nécessaire. Elle avait retrouvé la fiche!
Va maintenant, écris cela devant eux sur une tablette, en deux exemplaires, et que ce soir pour l'avenir un témoin perpétuel.
Mais le comble du pathétique est atteint avec les vieux albums de famille, où l’on trouve le portrait de gens que plus personne ne connaît, dont plus personne ne sait rien. Ils eurent un nom, ils furent aimés ou haïs personnellement, ils eurent des joies et des malheurs. Mais ils ne sont plus que des morts, habitants indistincts des tombes abandonnées. Il est épouvantable de penser que ceux que nous aimons seront cela, un jour quelconque de l’avenir, ou que nous serons nous-mêmes cela. (Ce qui est consolant est que les tirages modernes, qui verdissent ou pâlissent en quelques mois, seront devenus illisibles et par conséquent jetés.)
Hugh pénétra dans la pièce mal éclairée et puant le suif, le charbon de bois et l'odeur tenace du cuir et du vieux parchemin. À part une table sur tréteaux et un énorme tabouret, la salle était remplie de coffres en cuir et en bois de toute taille, dont certains débordaient jusqu'au sol de rouleaux de parchemins ; le long des murs, des étagères se superposaient jusqu'au plafond noirci, elles aussi chargées de parchemins. Tout cela donnait une impression de désordre, mais Corbett savait que Couville pouvait, sans se tromper, retrouver sur-le-champ n'importe quel manuscrit. II s'agissait là d'une partie des archives de la Chancellerie et de I’Échiquier, qui remontaient à plusieurs siècles. Tout document publié ou reçu y était rangé à une place bien précise. C’était le royaume de Nigel Couville qui avait été autrefois premier clerc à la Chancellerie et à qui on avait donné ce poste en guise de sinécure ou de bénéfice, en signe de reconnaissance pour ses longs et loyaux services envers la Couronne. Couville avait été le mentor et le maître de Corbett lorsque celui-ci avait débuté sa carrière de clerc, et, en dépit de la différence d'âge et d'expérience, ils étaient devenus très amis.
L'archive recopiée à la main, sur une page blanche, est un morceau de temps apprivoisé; plus tard, on découpera les thèmes, on formulera des interprétations. Cela prend beaucoup de temps et parfois fait mal à l'épaule en tiraillant le cou mais avec lui du sens se découvre.
La rumeur prétendait qu'ils avaient été dessinés par Michel-Ange mais je n'avais jamais rien trouvé à ce sujet dans les documents catalogués aux Archives. Je me disais que cette preuve finirait bien par apparaître, le jour où l'on s'y attendrait le moins, parmi l'énorme masse de documents qui restait à étudier.
Ensuite, Brille-Babil fit le tour de la ferme afin d'apaiser les esprits. Il assura aux animaux que la résolution condamnant le commerce et l'usage de l'argent n'avait jamais été passée, ou même proposée. C'était là pure imagination, ou alors une légende née des mensonges de Boule de Neige. Et comme un léger doute subsistait dans quelques esprits, Brille-Babil, en personne astucieuse, leur demanda: "Êtes-vous tout à fait sûrs, camarades, que vous n'avez pas rêvé? Pouvez-vous faire état d'un document, d'un texte consigné sur un registre ou autre?" Et comme assurément n'existait aucun écrit consigné, les animaux furent convaincus de leur erreur.
Le sentiment du dépaysement et de la solitude gravait dans mon esprit des images qui me constituaient une mémoire vraie, puisque c'est bien ainsi que je voyais la ville et son agitation, et nonobstant irréelle. Celle des documents que je compulsais, était-elle plus véridique? En les confrontant, en les comparant les uns aux autres, tous ces indices eussent permis d'établir une image synthétique. Ils n'étaient toutefois que des instantanés, des minutes prises au piège d'un objectif. Le cadrage, le choix des limites arbitrairement fixées, achevait de ronger l'apparence objective de ces témoignages. Comme moi, ces images mentaient en avouant.
[Moscou en 1812] Le capitaine regrettait sa jument et sa main droite. La main avait été percée par la flèche envenimée d'un cavalier bachkir, pendant une escarmouche ; le chirurgien l'avait coupée, il avait arrêté le sang avec du coton de bouleau puisqu'on manquait de charpie, pansé avec du papier d'archives à défaut de linge. Sa jument, elle, avait gonflé à force de manger du seigle vert trempé de pluie ; la pauvre s'était mise à trembler, elle tenait à peine debout ; quand elle trébucha dans une ravine, d'Herbigny s'était résigné à l'abattre d'une balle de pistolet dans l'oreille (il en avait pleuré).
- Si j'entends bien, dit Fogacer du même ton soumis, vous désirez porter
remède aux choses, et faire désormais par écrit ce qui, du temps de feu
maître Rondelet, se faisait par parole de bouche.
- Tout justement. Vox audita perit, litera scripta manet. [La voix qu'on
entend périt, mais le mot écrit reste.]
J'ai
trouvé, à un moment dans ma vie, le nom du cyclone, mais je ne m'en
souviens plus aujourd'hui, quelque chose comme Cindy ou Célia, un
prénom féminin en tout cas. J'avais trouvé cela par hasard dans un
journal de 1945 aux archives où j'aime aller régulièrement. Voilà une
autre de mes manies, fouiller dans les vieux papiers. Quand j'ai
accompagné mon fils en Europe dans l'un de ses voyages d'affaires, j'ai
fait le tour des archives au lieu de visiter les villes. J'en avais des
sueurs froides d'excitation à l'avance, mais les archives de la Marine
à Vincennes, du Foreign Office à Londres et celles à Amsterdam m'ont
déçu. C'est parce que je suis un vieil idiot habitué au désordre, au
fouillis et au micmac qu'il y a chez moi, dans les archives de mon
pays. Ici, rien n'est protégé, on vous demande quelques renseignements
la première fois qu'on vous voit mais après, on vous fiche la paix, on
ne vous remarque plus, vous déambulez dans les couloirs où ça sent le
vieux papier, l'encre et la rouille, vous grimpez comme vous pouvez et
vous tirez d'une pile le dossier qui vous intéresse [...]
C'est
vrai, je suis d'accord avec tous ces gens qui crient au scandale depuis
quelques années, la mémoire de notre pays s'en va, disent-ils, avec de
tels incompétents aux archives, mais quand je suis allé dans ces
bureaux blancs et crème et beiges et que je devais remplir une fiche
pour dire exactement ce que je recherchais - ce que je ne sais
d'avance, j'aime fouiller, découvrir, explorer -, pourquoi je cherchais
cela spécifiquement - j'étais paralysé par cette question -, et quand
enfin j'ai pu répondre à toutes leurs questions, une machine avec un
bras automatisé a récupéré mon document, Dieu sait où, dans un endroit
où il n'y a pas de famille de souris c'est certain, à ce moment-là,
j'ai regretté les archives de mon pays. Je pouvais observer ce bras
géant à travers une vitre et j'avais l'impression d'être dans un zoo
en train d'observer un animal dangereux pour l'homme. Ensuite, quand je
me suis assis avec ce carton et ces feuilles bien photocopiées, bien
protégées, sans odeur, sans rien, l'envie m'est passée. Je sais, je
suis un vieil idiot, mais il se peut que les archives toutes décaties
de mon pays me rassurent et plus je deviens vieux, plus j'aime y aller!
Enfin, j'arrivai aux Archives municipales du Havre. L'employé unique, un petit homme chauve aux grosses lunettes rondes, accueillit ma demande d'un oeil soupçonneux.
J'ai demandé au directeur de l'actuel hôpital psychiatrique de Saint-Lizier d'être admis à consulter ses archives du siècle dernier, mais les restes d'une époque si éloignée sont fort réduits et aussi fort enfouis. Il me faudra attendre que ces archives soient inventoriées et classées à l'occasion d'un prochain déménagement dans le nouvel hôpital en cours de construction.
Tancrède était une des personnalités les plus surprenantes de Hurt. Les autres le surnommaient l'archiviste. Il avait une mémoire quasi totale de tout ce qui se passait à l'intérieur de Hurt et de tout ce dont Hurt était témoin dans le monde extérieur.
- Qu'est-ce que tu as fait comme études?
Kerry haussa les épaules.
- Je suis archiviste.
- Non! C'est un métier, ça?
- Assez compliqué, même. J'ai fait six ans d'études supérieures, un mémoire de maîtrise.
- Sur le rangement?
-
L'archive, ce n'est pas seulement le rangement. C'est la mémoire
collective. C'est l'identité des institutions. C'est la trace du temps
sur la société.
Ginger jeta un coup d'oeil sur sa table de
travail encombrée de papiers. Tous les murs du bureau étaient tapissés
de classeurs en carton. Certains étaient bourrés à craquer. D'autres
vides étaient écrasés par leurs voisins. Elle réfléchit un instant et
dit :
- Tu pourrais peut-être nous être plus utile que là où l'on t'a mise. Faudrait que je te parle de nos archives à nous.
- Qui s'en occupe?
- Personne, évidemment. On est toujours le nez dans le guidon.
Le
téléphone sonna et Ginger partit dans une longue discussion à propos
d'une réunion qui devait être déplacée. Quand elle raccrocha, elle
avait totalement oublié la question des archives.
Son engagement à se faire le gardien des livres, il l'avait pris de son plein gré, dans l'inconscience de la jeunesse.
Nous effectuions un épouvantable et fastidieux travail d'archivistes. Jamais, je crois, je ne me suis senti aussi bien de toute mon existence.
Elle avait l'air d'une bibliothécaire. De quelque chose qui vit parmi des rayons poussiéreux de certitudes ordonnées, divorcées depuis longtemps d'avec la réalité, se desséchant paisiblement comme si un souffle de cet air qui voit l'injustice accomplie.
On parle également des papiers, parce qu'ils s'amoncellent, il est temps de les classer, les classer dans des chemises, alors on achètera des chemises, on glissera les chemises dans des boîtes en vérifiant que ces dernières ne sont pas toutes pleines, vérifier qu'il y en ait des vides, en acheter le cas échéant, et ranger les boîtes dans les placards, pourvu qu'il y ait de la place, sinon faire de la place, jeter les vieilles factures, les relevés de comptes en banque qui ne serviront plus, se renseigner auprès de l'administration, savoir combien de temps se conservent les feuilles d'impôts, les bons de garantie des appareils électroménagers, relire les mentions spéciales au bas des certificats d'assurance et jeter dans le vide-ordures tout l'inutile, jeter les traces d'achats dont on ne se souvient plus, effacer sa vie, remplir des sacs-poubelles et les descendre parce que c'est vrai, il faut faire attention à ne pas boucher la colonne à ordures, c'est risqué, surtout avec du papier, parfois ça se bouche et déboucher la colonne c'est problématique, c'est franchement pas évident, il faut jeter de l'eau chaude, attendre que le papier s'imbibe, s'alourdisse et tombe dans les bennes du rez-de-chaussée.
« Quand il fut seul de nouveau, Mikael porta les cartons dans la pièce de travail et commença à en parcourir le contenu. Les investigations personnelles de Henrik Vanger sur la disparition de sa jeune nièce s’étaient […]. Vingt-six classeurs formaient la base de l’enquête policière sur la disparition de Harriet Vanger. Mikael avait du mal à […] En plus de l’enquête de police, il y avait des dossiers rassemblant des coupures de presse, des albums de photo, des plans, des objets souvenirs, des articles de journaux sur Hedestad et les entreprises Vanger, le journal intime de Harriet Vanger (relativement mince), des livres d’écoles, des certificats de santé, etc. Il y avait aussi une bonne quinzaine de volumes reliés […]
Larsson, Stieg. Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (Millenium 1) / traduit du suédois. Paris, Acte Sud, 2006, p. 151-152